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Béatrice Darmagnac

Béatrice Darmagnac

Présentation des travaux plastiques et théoriques.


Jeux et enjeux du corps, entre Poïétique et réception. 4 juin Université Toulouse II le Mirail.

Publié par Béatrice Darmagnac sur 24 Mai 2013, 08:31am

Catégories : #Interventions conférences

jeux-et-enjeux-1.jpg

Nom et Prénom :

Béatrice Darmagnac (Abadie)

 

Direction de thèse :

Directeur Dominique Clévenot

Co direction Isabelle Alzieu

 

 

PROPOSITION de communication

 

 

Axe de communication :

La poïétique et noétique du corps, ses effets sur la réception et poétisation du paysage.

 

Mots clés :

Poétique, poïétique, noétique, phénoménologie, artialisation, paysage, dispositif de réception, corporéité, illusion, contemplation, travail plastique,

 

Pièce plastique :

 

Respiration Ardiden, vidéo, Luz St Sauveur 2008.

Cascade, glace, fluorescéïne, -25°, photographie d’installation Pic du Midi de Bigorrre 2011

Endorphine, photomontage, Luz Ardiden 2007.

 

 

 


Texte :

 

Avant propos :

 

« Je peux traverser un paysage et être sensible à ses charmes. […]. Mais ma disposition d’esprit peut alors connaître un changement soudain. Dès lors je vois le paysage avec un regard d’artiste – je commence à en former un tableau. Je suis maintenant entré dans un nouvel univers – l’univers non plus des choses vivantes, mais « des formes vivantes ». Je vis non plus dans la réalité immédiate des choses, mais dans le rythme des formes spatiales, dans l’harmonie et le contraste des couleurs, dans l’équilibre de l’ombre et de la lumière. L’expérience esthétique consiste à s’absorber ainsi dans l’aspect dynamique de la forme. »

Raffaele Milani choisit de débuter son ouvrage Esthétiques du paysage, Art et contemplation, par cette citation de Ernst Cassirer, dans l’Essai sur l’homme.

Et il complète en écrivant :

À travers un réseau de jugements et de sentiments, l’expérience esthétique se présente comme figure du savoir et ouvre un champ noétique » la noétique étant entendue au sens Merleau-Pontien du terme, comme phénoménologique de la perception menant à la connaissance.

 

Effectivement, pour moi également, ces textes signifient beaucoup.

Ils parlent de l’implication de l’homme dans le paysage, conscient de sa corporéïté, dispositif de réception esthétique unique, intention pure, scène de manège des illusions, et du sensible qu’il se doit d’analyser.

 

 

C’est sous l’angle de ces considérations que je peux écrire :

« Je suis la crête ébouriffée au vent, les voilages soufflés qu’il pousse vers leur évaporation imperceptible, l’insistance à saisir juste cet instant, je suis alors émerveillement.

[…]

Je suis, regarde, une gorge accrochée par un arbre téméraire, le torrent limpide déformant même les pierres.

Où explose la roche je suis révolte saine, je suis bonheur. [1]»

 

Cet extrait de texte présenté a été écrit en 2007 et je pense qu’il traduit bien mon implication envers la notion de corps, pensant et sentant, d’un corps poïétique diffusant une poétique environnementale.

 

C’est de cette relation intime au monde, de mon corps sensible intentionné, et la possible cognition engendrée, dont je vais vous parler à travers trois pièces plastiques.

Respiration Ardiden traitera du positionnement du regard dans l’instant et de l’intuition d’impermanence saisie plastiquement par l’absence/omniprésente du corps.

Cascade montrera ma relation intentionnelle et de force au monde, mon aptitude à le mesurer et m’y mesurer en solitaire ou pas.

Endorphine induira et conclura cette réflexion sur la corporéité créatrice, par la définition du néologisme d’Arpprentissage , witz freudien qui me tient à cœur.

 

 

Introduction :

 

Le paysage est la rencontre d’un corps et d’un espace.

Le filtre sensoriel nous révèle une connaissance intuitive du monde sensible que nous nous devons de compléter, par une démarche scientifique, esthétique, afin de structurer véritablement nos raisonnements, et de parvenir ainsi à les donner à voir.

L’art est une manière de sentir le rapport de l’homme au monde, d’un corps au monde, à travers la représentation de la nature. Cette dernière peut-elle avoir un sens sans le corps-esprit qui donne précisément valeur à toute représentation ?

 

Je définis le corps comme pensant et sensible, non en opposition comme le pensait Descartes dans sa dualité corps/esprit, mais comme corporéité merleaupontienne, pour le rapport à « soi », à l’autre, au monde. Comme condition permanente de l’expérience et de l’affectif. Comme dispositif intersubjectif. Soit comme une corporéité capable d’analyse de ce qui l’entoure et l’influe : les autres, les phénomènes, l’espace. Et notamment l’espace paysager. qui invite au jalonnement,  à l’extrapolation, la poétisation, la poïétisation, l’esthétique. Pourquoi pas un « corps-monde »?

 

Raffaele Miani nous indique que le lieu des possibles est : le Endekhomen,

Ce serait une réalité esthétique, dans laquelle nous pouvons délibérer, et  que nous pouvons transformer. Il nous dit que nous rencontrons des […] difficultés à atteindre l’essence même du monde naturel qui nous entoure.

Or l’art est l’aspiration à saisir la part la plus intime des choses.

Le paysage dans sa réalité morphologique n’a ni canons ni techniques, il n’est pas une activité mais une révélation de formes grâce à l’intervention matérielle et immatérielle de l’homme. Il est un produit de la nature, de la fabrication, de la perception, de la représentation. Dans l’art du paysage nous trouvons une fusion de l’esprit et de la matière, une correspondance entre l’homme et la nature.[2]

Il ne peut donc pas y avoir de représentation de la nature sans le corps-esprit qui donne valeur à toute représentation du paysage et le conscientise. Le chemin que j’emprunte est une possible noétique du corps permettant l’artialisation du paysage, et la conscientisation de soi au contact du paysage.

C’est ce que j’exprime plastiquement avec les trois pièces que je vous présente.

 

Respiration Ardiden, ou en route vers Ardiden :

Est une vidéo projection. Nous voyons une montagne à demie masquée par des nuages. Il semble que ce soit le printemps car la neige est encore présente dans sa fonte sale. Un mouvement de caméra nous livre un déplacement vertical, irrégulier mais lent, parfois tremblant. L’image est belle, voir séduisante.

Le rythme qui vous apparaît est uniquement le résultat de mon calme après une ascension, caméra posée sur mon torse. Aucun effet technique n’a été ajouté.

Le titre évoque à lui seul un corps, vivant, car respirant, face à un sommet qui se nomme Ardiden.

On peut supposer que mon corps s’est mesuré, en hors champ/hors temps, au paysage physique.

La respiration est calme. L’effort m’a projeté dans un état particulier, réceptif, alerté par le moindre phénomène.

Lorsque je filme, je sens ce corps qui respire, et ma pensée est fluidité. Je ne suis pas pure sensation, comme je l’envisageais, car je suis aussi contemplation et réflexion.

Ici, je regarde.

Le corps que je suis, ensemble de sens et d’esprit qui se localise, se tend devant quelque chose. Raffaele Milani m’enseigne que

« Déjà Platon remarquait que l’appréhension créatrice d’un objet perçu est une manière d’approcher esthétiquement ce qui apparaît. S’approcher de l’objet paysage signifie donc, par ce moyen, saisir à travers les sens ce que la réalité nous dévoile ou nous révèle au moyen des images de la chose même. Ou encore, d’un point de vue phénoménologique, nous pouvons soutenir que toute perception est en même temps une projection sur la chose perçue. Toute perception est donc intentionnelle et fondatrice. Percevoir est une manière de se projeter sur une certaine réalité, […], et la présenter à travers l’espace et le temps. Il y a intensification du geste intentionnel. ».

Oui mon corps perçoit, différemment lorsqu’il est dans l’effort que lorsqu’il est au repos, et il a l’intension de ressentir.

 

J’ai choisi pour cette pièce le dispositif plastique de la caméra qui offre la possibilité d’une vue subjective, mobile, au rythme de mon corps absent/omniprésent. L’objectif est en accueil, comme mon regard, intensification de mon corps.

Le paysage est vraiment saisi dans le moment où l’on parvient toujours plus loin en soi-même, par-delà la représentation objective, jusqu’à découvrir l’ordre du visible dans une totale dissolution du moi.[3] m’offre encore Raffaele Milani, et de continuer en citant Goethe dans sa « théorie des couleurs de 1808:

Le simple fait de regarder une chose ne nous fait pas progresser.Tout regard se change en considération, toute considération en un reflet, en une conjonction. On peut dire que nous théorisons déjà en chaque regard attentif tourné vers le monde.[4]

 

Là, je suis au théâtre, qui étymologiquement me comble avec le verbe theastai, « regarder, contempler » = theatron =théâtre.

J’ai l’intention de regarder. J’ai la volonté de regarder. Je positionne mon regard.

Les méthodes d’approche de ce questionnement qu’est le positionnement de regard sont fréquentes dans la littérature, les entretiens d’artiste, les essais philosophiques, les arts plastiques etc.

Je pense à trois exemple précis :

La promenade Proustienne , dans son livre Du côté de chez Swan, où la littérature précède le réel. Un regard plongé dans une fiction cherche à étayer le réel avec l’anecdote de la fleur.

Je pense à Cartier Bresson[5] qui lors d’un voyage en Afrique part avec le livre de Blaise Cendrars Anthologies nègres. Le regard, ici, est d’abord dans le réel, et est confirmé ou infirmé par la littérature.

Puis il y a Jean-Christophe Bailly et son ouvrage  Le dépaysement, voyages en France[6]. JCB exprime directement dans lce texte, la fusion de la connaissance (littéraire, picturale…) et de la perception directe d’un paysage, dans l’objet qu’il nous transmet. À l’extrême, au risque de nous rejeter de ses connections (textes inspirés, supposément, par son expérience, ses souvenirs d’école, ses lectures, ses fantasmes de paysages présents et passés sans pour autant nous orienter réellement). Un va-et vient entre fiction et physique se déroule de façon totalement affiché pour une noétique du corps dans l’espace, une artialisation du paysage.

Nous voici confrontés à l’Endekhomen, que définissait Raffaelle Milani, cette esthétique dans laquelle nous délibérons en lien référentiel permanent, grâce à un corps en contact avec le paysage physique, ou fantasmé. Une pure impermanence esthétique, sensorielle et réflexive.

C’est un positionnement de regard intéressant qui pose aussi la question d’une temporalité mélangée entre passé, instant et projeté au contact du lieu, et débouchant sur une poétisation de la réception.

 

Alors une certaine précarité du corps-dispositif est flagrant, et révèle la difficulté à recevoir le réel multiple de l’instant contextualisé. Jean-Christophe Bailly en est une belle illustration littéraire. Une corporéité au bord des mondes, physique et sublimés dans un marasme temporel.

Nous pouvons dire Le corps-créatif et le lieu sont intimement liés, et qu’une temporalité régit le corps créatif.

Il y a ainsi, au sein de chaque corporéité, une intrication ou une imbrication souterraine, secrète et subtile de la sensation, de l'action, de l'expression et de renonciation dans la mesure où elles sont toutes quatre habitées, mues et traversées par la même force singulière et permanente de production incessante de fictions[7] Nous indique Michel Bernard dans son article de la corporéité fictionnaire en 2002 dans la Revue internationale de Philosophie.

Finalement, Jean-Christophe Bailly est très proche de ce fait dans ses écrits. IL affirme d’ailleurs dans son recueil « Panoramiques » : Cette idée du temps est celle d’un temps intégralement vécu, d’un temps qui confond et tresse dans son déroulement le devenir et l’arrêt, le déploiement et la césure, et qui fait du passé, du présent et de l’avenir les occurrences simultanées d’un unique cours.

Cette noétique qui questionne la conscience du corps dans un environnement, face à un objet, dans une temporalité muable est au centre de cette pièce plastique.

 

La poïétique a pour objet l'étude des potentialités inscrites dans une situation donnée qui débouche sur une création nouvelle, nous pouvons maintenant comprendre qu’une vision poïétique du corps, comme celle que je viens de vous présenter conduit à une noétique de la corporéité contextualisée, à une poïétique du corps in situ.

Et cela engendre des formes pour poétiser le paysage dans l’instant, l’artialiser.

C’est ce que nous allons découvrir avec la pièce suivante. Cascade.

 

 

 

Cascade :

Cascade montrera ma relation volontaire de force au monde, mon aptitude à le mesurer et m’y mesurer.

 

Je commencerai cette partie par une citation de Gaston Bachelard dans  « La formation de l’esprit scientifique », simple et néanmoins essentielle pour mon travail de recherche théorique et plastique :

« Nous comprenons la Nature en lui résistant.[8] »

 

Être dans le motif, en contact avec les éléments, est une volonté.

Je cherche à traduire une intention, une volonté, au sens où Schopenhauer l’entendait :

« La Volonté, seule, lui [sc. à l'homme] donne la clef de sa propre existence phénoménale, lui en découvre la signification, lui montre la force intérieure qui fait son être, ses actions, son mouvement. Le sujet de la connaissance, par son identité avec le corps, devient un individu ; dès lors, ce corps lui est donné de deux façons toutes différentes : d'une part comme représentation dans la connaissance phénoménale, comme objet parmi d'autres objets et comme soumis à leur loi ; et d'autre part, en même temps, comme ce principe immédiatement connu de chacun, que désigne le mot Volonté »

 

Cette pièce, Cascade, rend compte de cette implication intrinsèque du corps volontaire dans le paysage, du regard posé sur celui-ci, et de la possible cognition qui en découle : l’artialisation , expression empruntée à Montaigne par Alain Roger. Dans ma démarche, l’artialisation passe par le biais de la confrontation à l’espace d’une corporéité. C’est l’axe principal de ma poïétique et noétique du corps.

Les larmes du marcheur combattant ne sont pas de l'ordre des peines, elles sont de l'ordre de la rage. Elles répondent par la colère à la colère de la tempête. Le vent vaincu les essuiera.[9] Nous dit Bachelard dans« l’eau et les rêves »

Il me semble qu’au début de cette aventure, je suis partie un peu dans cet état d’esprit me confronter au monde.

 

L’idée de ce projet est de me confronter aux éléments en présence sur la période du mois de janvier 2011, dans le site du Pic du Midi de Bigorre, univers sensoriel particulier, pour créer des formes.

J’ai choisi l’élément eau pour sa plastique particulière, matériau omniprésent dans mon travail, tant au niveau de l’observation que de la représentation des hydrométéores (brouillard, nuage, gelées…) et leur effets (fracture des pierres, sculpture du système morphogénétique) contextualisés (montagne, désert, milieu humides…).

Sur site, l’eau en état de neige et glace est principale, recouvrant la structure terrestre naturelle ou les architectures industrielles.

Le changement d’état contextuel de ce matériau, soumis à la température ambiante était l’objectif de la manipulation de la praxis in situ.

Il s’agissait de construire une cascade, sans son support de masses rocheuses, uniquement le « figé » d’un mouvement. Un temps arrêté de ce fluide suggérant tout le hors champ et hors temps de réception. Une structure devait être montée et l’eau canalisée pour se figer. Le soutient serait alors retiré. Le système pneumatique avait été choisi principalement, et quelques armatures discrètes, incluse dans le gel.

Sur le papier, l’expérience était réalisable et le résultat assez certain : nous obtiendrons une structure glacée solide supportant son poids par une répartition en arc.

Mais voilà, une adaptation technique est nécessaire aux vues des contraintes météorologiques, même si l’on décide de jouer avec. D’où l’importance de la praxis in situ.

Je devais m’adapter.

Et cette adaptation je ne l’ai pas faite seule, mais entourée des personnes ayant l’expérience du lieu, ou niveau technique, atmosphérique, et médical. Sans ces personnes, je n’étais qu’un humain en perdition dans un nouveau territoire, à la merci du « trop tard »…

« Des rochers se détachant audacieusement, […], des volcans en toute leur puissance, dévastatrice[…], etc., ce sont là choses qui réduisent notre pouvoir de résister à quelque chose de dérisoire, en comparaison de la force qui leur appartient. Mais, si nous nous trouvons en sécurité, le spectacle est d’autant plus attrayant qu’il est plus propre à susciter la peur ; et nous nommons volontiers ces objets sublimes, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au-dessus de l’habituelle moyenne et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’un tout autre genre, qui nous donne le courage de nous mesurer avec l’apparente toute-puissance de la nature. »[10] nous dit Kant dans « La faculté de juger »

Cette sécurité elle vient du savoir pratique et théorique des autres corps qui fréquentent ce milieu. Cette sécurité vient de la pratique sociale du paysage.

La notion sociale de la pratique du paysage, comme celle de partager sa représentation, est une part importante de mon travail, au-delà du sens beuysien de l’expression, car elle m’aide à prendre mesure du milieu avant de m’y mesurer et le poétiser.

Au Pic du Midi, les conditions atmosphériques sont extrêmes, sur cet espace restreint, tutoyant les sommets, et si près d’un extrême du monde, d’une extrémité du monde. Et il n’est pas question pour moi d’être seule. Sous des températures avoisinant les - 25°, le corps est contraint, dépassé, mais surveillé. Des sorties limitées à 30mns sont instaurées par les corporéités expérimentées.

Toute cette évolution se passe dans un embarras de réactivité liée au saucissonnage du corps à cause de l’équipement, mais aussi à la lenteur d’action due au manque d’oxygène. Certes je ne suis pas en Himalaya, mais le rapport corps-paysage change déjà dans un contexte de ce type, face au contexte de plaine, par exemple.

Ces contraintes afin que je puisse prendre la mesure du territoire, m’ont été transmises par les « habitants » du lieu. Une expérience de vie endémique transmise théoriquement et pratiquement pour prendre conscience du topos et de sa propre fragilité. Ici le corps est en danger.

Écouter comment préserver son corps dispositif, survivre est indispensable à l’expérience esthétique et artistique.

 

Et ce n’est pas le seul changement.

Beaucoup de difficultés s’imposent : il ne faut pas croire que parce que l’on est exposé à des températures de - 25° ces jours là, que la glace prend rapidement, car nous sommes confrontés à une exposition au rayonnement solaire particulier, au passage du vent intense. Nous sommes aveuglés par la luminosité, et bousculés en permanence par les bourrasques. Des réactions chimiques et physiques sont inattendues. Inattendues pour ma pratique des matériaux dans un autre espace autre, inattendues pour ma projection de plans d’action. Rien ne fonctionne identiquement. Cette mesure matérielle directe est perturbante.

Il fallut, alors, se rendre à l’évidence : je ne pouvais pas, dans le temps de travail qui m’était imparti sur ce site, modeler la structure envisagée.

Et je me rendais compte alors que la poïétique et noétique du corps est aussi importante que la praxis in situ afin de poétiser le paysage, l’artialiser. C’est ce que j’ai tenté d’exprimer dans la pièce suivante

 

Endorphine

Ce que j’ai vécu et surtout réalisé est ce que je nomme l’Arpprentissage. Il peut s’apparenter à ce que nomme Freud le WITZ. C’est un mot étrange, mais qui ne semble pourtant pas totalement étranger car il fait sens. Une connexion involontaire sensée.

Cette collocation lexicale heureuse, des mots « arpenter » et « apprentissage », fait profondément sens en moi : C’est en arpentant, mesurant, et en se mesurant au monde, que l’on apprend à définir ce même monde. Comme si au contact du phénoménal intense, cette volonté dont parlait Schoppenhauer, et cette artialisation que développe Alain Roger, étaient plus effectives pour mon corps poïétique.

Quand il perçoit, l’homme doit nécessairement éprouver une sensation en se représentant ces données, pour la traduire en des formes que l’on peut reconnaître et évoquer, pour l’élaborer en un sentiment de participation active et d’anéantissement cathartique.[11] Nous dit Raffaele Milani dans le même ouvrage

Une façon de me situer dans le monde serait de passer par ces étapes physiques, sensibles, extêmes, en force, dans cet Endekhomen que nous avons défini plus tôt.

Cet arpprentissage, phénoménologique et intellectuel, détermine un positionnement de regard aboutissant à des choix plastiques, car je suis donc un corps poïétique, une corporéité créatrice et réflexive dans un contexte.

 

 

Mise en projection d’endorphine

 

Je vous soumets une image, d'un travail ancien de 2007sur lequel je suis revenu et que j'ai analysé.

C'est une pièce qui reprend des "codes" de lecture du paysage(point de vue, carte postale...), l'implication du corps dans le milieu, et l'illusion qui nous fait errer entre perception et images internes, voir obligation de "croyance".

 

On voit ici une photographie que j’ai travaillée. Je prends la photo depuis mon observatoire.

J’ai choisi le format carte postale pour parler du paysage à voir, celui que l’on recommande.

Ici on le distingue à peine, les hydrométéores (nuages) perturbe la silhouette des sommets.

C’est la fin du jour. C’est une belle image.

J’ai ajouté l’encart d’écriture « classique », qui nous indique où nous sommes.

Le fait que je le présente sous le format carte postale est une signature de l’aspect culturel d’un espace naturel.

Nous sommes à Endorphine, Pyrénées.

Ce n’est pas uniquement un lieu. C’est un peu comme un mot d’ordre, ou bien un constat : dans les Pyrénées vous aurez une décharge d’endorphine qui est la molécule du plaisir satisfait, qui apaise le cerveau.

Je souligne ici que le paysage est un espace qui se vit, que l’on ressent.

Cela met en avant une évidence : le paysage est pensé et vécu par un corps, un cerveau.

Le soleil s’en va : c la fin de quelque chose, la lune apparaît dans le commencement de son cycle D : croissant.

L’idée de succession de paysage dans un même cadre est présente : le jour le paysage terrestre est omniprésent et on oublie, car on ne le voit pas l’univers ; la nuit s’offre à nous la vue de ce dans quoi nous baignons : la soupe cosmique, le multivers….

Mon corps n’est rien face à cette immensité et en un même temps la science astrophysique contemporaine nous signale que nous sommes constitués des mêmes atomes que ce que nous avons sous les yeux à cet instant représenté : « Nous sommes des poussières d’étoiles » dit Hubert Reeves.

Je suis donc un corps étoile, avec lequel je me confronte au monde pour savoir que j’existe, pour me conscientiser dans un contexte, grâce à ce que je peux analyser des phénomènes et de l’esthétique qui m’assaillent, grâce au contact des autres corporéités. Et nous évoluons dans une sorte de fluidité reflexive révélée par l’instant et son impermanence. L’art nous permet d’arrêter un peu ce flux, de fixer des épiphanies par des formes. Je trouve cela d’une beauté inouie.

Ainsi toute culture scientifique doit commencer […] par une catharsis intellectuelle et affective[12]. Nous invite Bachelard

 

Conclusion :

Cette poïétique et noétique du corps, leurs effets, tendent à poétiser la réception et représentation du paysage.

Je suis donc bien paysage. Sous tous les angles d’observation que je vous ai proposé. Et je désire transmettre cette notion assise ici, mais aussi et surtout par une praxis in situ et sociale.

Car l’art peut ouvrir à une « nouvelle solidarité dans l’action » nous dit encore Bachelard, soulignant les propos portés par Joseph Beuys à de multiples reprises plus tard. J’envisage la praxis comme outil de cognition complémentaire du corps au lieu.

Comment ? Par l’arpprentissage, la promenade plastique, le travail in situ. Fort. Mettre ce corps en relation avec le paysage physique et pensé, dans l’instant, afin d’inventer un nouveau lien avec notre territoire d’origine, ou d’un temps. Le corps monde.

Une nouvelle forme d’art sociétale, créant du lien cognitif entre l’homme et son territoire. Une poïétique et noétique du corps permettant l’artialisation du paysage, et la conscientisation de soi.

 

Et  je laisse à Bachelard l’honneur de conclure :

« Nietzsche a instruit patiemment sa volonté […]  par ses longues marches dans la montagne, par sa vie en plein vent sur les sommets. Sur les sommets, il a aimé : « L'âpre divinité de la roche sauvage ». La pensée dans le vent ; il a fait de la marche un combat. Mieux, la marche est son combat. C'est elle qui donne le rythme énergétique de Zarathoustra. Zarathoustra ne parle pas assis, il ne parle pas en se promenant, comme un péripatéticien. Il donne sa doctrine en marchant énergiquement. Il la jette aux quatre vents du ciel. »[13]

 

C’est aussi comme cela que mon corps veut transmettre.

 

 

 

 



[1] LIÉ nommé « Je suis » d’après l’œuvre de Lisa Jarnot « Libretto marin » édition Format Américain 1997 Traduit de l’américain par Juliette Valéry

 

[2] Raffaele Milani choisit de débuter son ouvrage Esthétiques du paysage, Art et contemplation, traduit de l’italien par Gilles A.Tiberghein p20

[3]idem p25

[4] idem p28

[5] Le siècle de Cartier Bresson, émission présentée sur Arte le 7 novembre 2012 à 22h15.

[6] Le dépaysement, voyages en France, Jean-Christophe Bailly, Éd. Du Seuil, Fictions et compagnies, ISBN 978-2-02-097493-6, Paris, 2011.

[7] Michel Bernard « De la corporéité fictionnaire », Revue internationale de philosophie 4/2002 (n° 222), p. 523-534. 
URL : www.cairn.info/revue-internationale-de-philosophie-2002-4-page-523.htm.

[8] La Formation de l'esprit scientifique, Gaston Bachelard, éd. Vrin, 1938, p. 23

 

[9] L'eau et les rêves — Essai sur l'imagination de la matière (1942), Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1993 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie II, chap. VIII L'eau violente, p. 184

 

[10] Kant, La critique de la faculté de juger, 1790, trd.fr., 1968, §28.

 

[11]Raffaele Milani choisit de débuter son ouvrage Esthétiques du paysage, Art et contemplation, traduit de l’italien par Gilles A.Tiberghein p 19

[12] La Psychanalyse du feu, Gaston Bachelard, éd. Gallimard, coll. NRF idées, 1949, chap. 3 (« Psychanalyse et préhistoire »), p. 54

 

[13] L'eau et les rêves — Essai sur l'imagination de la matière (1942), Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1993 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie II, chap. VIII L'eau violente, p. 183

 

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